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17 février 2016

Je dessine, un poing c’est tout.

Moi, Mathieu Potvin, je suis illustrateur et je dessine chaque jour qu’il soit férié ou non.

Je le fais comme on mange, boit, respire et tout le reste des choses qui nous tiennent en vie. Vous savez, les gestes du quotidien qu’on pose facilement. Au bout d’un court moment, on ne se demande plus s’ils sont nécessaires. On sait qu’ils le sont et on les fait instinctivement sans remarquer comment on les accomplit.

Et bien ce raisonnement s’applique aussi pour moi quand je saisis mon crayon chaque matin pour travailler :

Je dessine un poing c'est tout - Mat Potvin

Donc voilà, je dessine avec mon poing gauche fermé sur mon crayon. Oui, comme on tient un poignard, comme plusieurs se sont plu à me le rappeler un nombre incalculable de fois. Pourquoi est-ce que je fais ça? C’est une excellente question à laquelle je n’ai aucune réponse concrète à donner si ce n’est que j’ai commencé à faire ça instinctivement dès mon plus jeune âge. Mes parents dans tout ça? Ils n’ont rien à y voir, pas plus qu’ils n’ont tenté de faire quoi que ce soit pour me corriger. Selon eux, il n’y avait, justement, rien d’anormal. Je griffonnais la main fermée et c’était ma façon de faire, rien de plus ni de moins.

Je dessine un poing c'est tout - Mat PotvinLe plus vieux souvenir que j’ai à ce sujet date de quand j’avais environ 3 ans. J’étais assis dans la cuisine à côté de ma mère devant une belle pile de feuilles blanches. Si, dans mon univers d’enfant, le bâton de cire qui trônait dans ma main m’allumait le regard, il en était de même pour ma fidèle spectatrice. Cela dit, même à cet âge-là, je comprenais que ce n’était pas que ma passion pour le dessin qu’elle y voyait, mais quoi d’autre? Ce n’est que lorsque d’autres enfants et adultes m’ont vu faire que j’ai réellement compris le message qui défilait dans ses yeux en me voyant faire : j’étais différent. Ça pour une maman, dans le quotidien, ce n’est pas toujours un cadeau. Vraiment pas.

Il n’en fallut pas plus pour que du haut de mes 3-4-5 ans, je pousse mon enquête au sujet de ce point d’interrogation que j’imprimais malgré moi dans le regard des gens qui me voyaient dessiner. Était-ce de la curiosité? Peut-être. Du jugement? C’est bien possible.
Au moins, je savais qu’à la maison, on allait me rappeler que j’avais du talent, que je devais me faire confiance et que ma technique personnelle était valable même si elle était hors-norme.

Pour un enfant pas tout à fait comme les autres, une poignée d’adultes qui lui sont chères et qui le valident, faites-moi confiance, ça vaut de l’or.

Je dessine un poing c'est tout - Mat PotvinPuis les années ont passé, ponctuées par les railleries des camarades de classe et des sourcils levés désapprobateurs de certains enseignants autant au primaire qu’au secondaire. Justement, encore aujourd’hui, j’anticipe les salons du livre et les séances de dédicaces avec une certaine nervosité pour cette raison. Au départ, bien que je brûlais d’envie d’aller à la rencontre des jeunes lecteurs, j’avais tout autant peur d’eux et de leurs grands accompagnateurs. Mon estomac se nouait à l’idée d’avoir à répondre à leurs questionnements devant lesquels je bafouillais à tout coup, comme dans le bon vieux temps. Je ne pouvais faire autrement que me répéter qu’à l’avenir on allait me remarquer davantage pour ma manière que pour mes résultats. Mon front perlait de sueur et mon coeur se retournait sur lui-même. Dans ma tête, une voix lointaine me traitait de bête de foire.

À côté de ça, je vous le dis, Fort Boyard c’était du pareil au même.

Des épisodes du genre, j’en ai vécu à tous les âges. Dans ces moments-là, aussi horrible que ça puisse paraitre, il m’arrive parfois de souhaiter que cette particularité me soit causée par un handicap X ou un trouble de santé Y. Le cas échéant, on aurait cessé de me poser des questions pour cause de malaise et j’aurais une excuse concrète à offrir. Dans les plus doux des cas, certains m’auraient offert de l’empathie ou encore de l’admiration… J’ai même déjà failli servir ce scénario à une enseignante de dessin d’observation au cégep qui menaçait de me faire couler son cours. Mais bon, comme j’ai eu la grande chance d’être né en parfaite santé, j’en ai plutôt profité pour me classer parmi les 5 meilleurs de ma classe à la fin de la session.

Je dessine un poing c'est tout - Mat PotvinAvec le temps, bien que j’ai réussi à gérer un peu mieux ces moments où les autres peuvent m’observer en pleine action, je crois que la gêne a fait place à la frustration et parfois même à la rage quand je suis assis à ma table de dédicace aux côtés de mes bouquins. Pourquoi il faudrait toujours avoir à se justifier d’être autrement que ce à quoi on s’attend de nous? Pourquoi être comme on est, sans drame ni failles pour l’expliquer, nous marginalise encore plus?

Aujourd’hui, du haut de mes 29-30-31 ans, j’ai le regret de me rendre compte que non, les gens ne sont pas moins délicats envers ma particularité pour autant. Je suis peiné de constater que d’autres enfants, encore aujourd’hui, comptent dans leur entourage des adultes qui ont peur de la différence et qui la voient comme une tache à nettoyer, toute mineure soit-elle. Des enfants qui, je crois, même en effectuant un travail acharné sur eux-mêmes devront en porter quelques marques une fois adultes. Malgré ça, je dois me résoudre à la triste réalité qu’il y en aura toujours pour qui le fait que j’en fasse un métier ou que j’ai gagné tel ou tel prix, ça ne suffit jamais à légitimer la chose. Du monde qui croit qu’ils ont le plein droit d’en dire ce qu’ils veulent même si c’est méchant parce que j’avais seulement à entrer dans le moule comme les autres, il y en aura toujours. C’est comme ça et je vais devoir vivre avec cette réalité, que ça me plaise ou non.

Cela dit, je suis bien conscient que l’humain ait souvent le réflexe de considérer comme étrange et agaçant ce qui n’entre pas dans une case claire. Bien sûr, un gars qui dessine avec son poing, ce n’est pas tous les jours qu’on voit ça et c’est normal que ça fasse naître certaines questions dans votre esprit. Je le comprends très bien. J’ai d’ailleurs passé de belles minutes à répondre à des questions de lecteurs par exemple , « Ça fait-tu mal? », « Pourquoi t’as de l’encre sur le côté de la main? » ou encore « Écris-tu et/ou manges-tu comme ça aussi? ». Quand c’est bien demandé et que le respect y est, je me confis avec un grand plaisir.

Je dessine un poing c'est tout - Mat PotvinPour conclure, je vous raconterai cette anecdote vécue il y a quelques mois. J’ai tenté l’expérience de mettre en ligne la photo présentée au début de ce texte sur ma page Facebook. Je voyais ça comme un genre de laboratoire qui me permettrait de voir les commentaires qui en ressortiraient. Pour tout vous dire, c’était au fond un test pour voir si j’étais prêt mentalement à assumer le texte que j’écris en ce moment après des mois d’hésitation. La majorité des commentaires sont venus de collègues illustrateurs et artistes. Jusque-là, pas trop de surprises. J’ai eu droit entre autres à un « Non… vraiment? » suivi de « gaucher, avec une poigne de bûcheron…?!? Tu te la fais pas facile ! », d’un «… Assez atypique merci ! » à quelques « Intense ! » et autres déclinaisons du même adjectif. Puis, finalement, un inattendu :

« Les très petits enfants empoignent leurs crayons de cette manière. Toi tu n’as juste jamais changé ta prise !! À quelque part j’aime beaucoup ça !! ».

Cet ami (merci Vincent Gagnon…), par son commentaire, m’a fait comprendre ce qui m’a poussé d’instinct a saisir un crayon de bois de cette façon pour la première fois, il y a 27 ans. J’ai compris à partir de ce moment que les choses que l’on a faites enfant et surtout la façon dont on les fait nous en disent énormément sur les adultes que nous devenons. J’ai toujours porté le dessin dans mon coeur. J’en ai traversé des épreuves à coups de plomb dans du carton, sur des feuilles mobiles et parfois des pupitres d’école. Quand on ferme le poing, c’est pour se battre. Pour se donner de la force. Se dire qu’on est capable d’aller de l’avant et de poursuivre ce à quoi l’on croit sincèrement.

Moi, Mathieu Potvin, je suis illustrateur et je dessine chaque jour qu’il soit férié ou non… un poing c’est tout.