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23 juin 2015

Métier, auteur jeunesse : un jeu d’enfants? (Partie 1)

On pourrait croire qu’un auteur pour la jeunesse passe le plus clair de son temps à inventer des histoires. Mais sa réalité ne se résume pas — hélas? — qu’à rêvasser et à faire aller ses doigts sur le clavier.

Métier : artiste-pieuvre

Métier, auteur jeunesse : un jeu d’enfants?L’auteur s’arrache les cheveux sur la rédaction de ses plans de travail, résumés, notices biographiques, fiches pédagogiques, dossiers de candidature pour les tournées scolaires, les résidences et les ateliers, sans parler des demandes de subvention, auxquelles je n’ai pas osé me frotter (j’y reviendrai demain). L’auteur sourit bêtement, le cœur léger, en répondant aux messages des jeunes lecteurs, mais se remet en question en recevant ses énièmes révisions, puis se tape une dépression nerveuse à la première critique qui écorche sa nouvelle publication. Il s’enfarge les pieds dans une série de vidéos de chats sur YouTube en effectuant des recherches pour son prochain livre, répond à la 42e question de l’enseignant (e) ou bibliothécaire concernant le déroulement de sa conférence, retourne la facture à qui de droit en espérant qu’elle ne se perdra pas à nouveau dans un dédale bureaucratique, répète son texte d’animation devant le miroir en se trouvant un peu stupide. Il ventile ses doutes et angoisses sur Facebook — la machine à café du travailleur autonome — et planifie l’horaire de son prochain salon du livre en se disant « Enfin des vacances ! »

Sinon, que fait-il de ses temps libres? Élémentaire, mon cher Watson : il mange, dort, s’hydrate et invente des histoires !

Bon. J’exagère sur ce dernier point; l’écriture passe avant bien des tâches énumérées ci-haut. Mais elles sont toutes autant de facettes de notre métier. Ce métier dans lequel on s’engage par amour, pour le meilleur et pour le pire.

Le meilleur

Métier, auteur jeunesse : un jeu d’enfants?J’ai toujours aimé lire et écrire. J’ai eu la chance de grandir entourée de livres de toutes sortes : albums jeunesse, bandes dessinées, mini-romans, livres reçus en cadeau, empruntés à la bibliothèque ou achetés avec mon propre argent. La lecture a toujours été au centre de mon univers, maintenant plus que jamais. Pourtant, je ne me destinais pas du tout à une carrière d’auteure, encore moins à une carrière d’auteure pour la jeunesse.

Pourquoi? D’abord parce que j’ai rarement eu l’occasion de rencontrer des écrivains durant ma scolarité. Ceux dont j’apercevais la photo derrière les livres avaient l’air plutôt sévères. Publier des romans me semblait par conséquent un rêve totalement inaccessible, réservé à un cercle d’initiés à têtes grises : des vieux-jeunes ou des jeunes-vieux intellos très créatifs passant leurs journées à aligner des beaux mots.

Ensuite parce que j’avais, comme bien des gens, des préjugés envers la littérature jeunesse, que j’ai commencé à délaisser au profit des romans pour adultes dès mon entrée au secondaire. Quelle erreur ! Je tiens ici à préciser et à insister sur le fait que la littérature jeunesse ne devrait JAMAIS être considérée comme de la sous-littérature pour la simple raison que les jeunes ne sont pas de sous-humains. Point.

Métier, auteur jeunesse : un jeu d’enfants?Heureusement, ma vision du métier d’auteur jeunesse a bien évolué depuis que je l’exerce. Je prends conscience de la qualité et de l’éventail des publications franco-canadiennes destinées aux enfants, des tout-petits aux plus grands. Je réalise que mes collègues sont tous aussi cool qu’inspirants. Et surtout, je savoure le privilège d’occuper l’imaginaire des jeunes lecteurs, d’aller à leur rencontre afin de partager avec eux mon amour inconditionnel pour les livres.

Mais si ma vision a autant évolué, c’est aussi grâce au vent de changement qui a soufflé sur le paysage littéraire québécois au cours des dernières décennies. Depuis les années 1990, le nombre de publications connaît une croissance majeure avec l’arrivée massive de nouveaux auteurs et de nouvelles maisons d’édition sur le marché. Entre 1996 et 2005 seulement, la Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) a noté une hausse de 57% pour les titres destinés aux moins de 15 ans, et une augmentation spectaculaire de 73% pour la littérature jeunesse, plus précisément. Bon an, mal an, il se publie environ 700 livres pour les jeunes au Québec, excluant les manuels scolaires. Pour les boulimiques de lecture, c’est extra : l’édition québécoise s’est transformée en un immense buffet à volonté !

Le pire

Mais pour les acteurs du milieu littéraire, c’est la galère parce que les lecteurs, eux, ne sont pas plus nombreux. Certes, c’est chouette d’avoir plus de collègues avec qui fraterniser, mais on est toujours plus tassés autour de la table et on continue de se partager la tarte en pointes plus ou moins égales, sachant d’avance qu’on ne mangera pas tous à notre faim. C’est la diète forcée !

Ça vous donne une idée de l’ambiance quand arrive le chèque de redevances…

Mais, qu’on ait le ventre vide ou plein, à quoi bon s’en plaindre? On vit de notre passion, on est chanceux (!) comme se plaisent à nous le rappeler certains salariés un peu envieux. Évidemment, on serait tentés de leur demander s’ils en connaissent beaucoup, eux, des gens qui accepteraient de travailler des mois sans être payés ni avoir la moindre idée de ce qu’ils toucheront au fil d’arrivée. Mais on garde nos questions pour nous parce qu’on les comprend, au fond.

Difficile de concevoir qu’un humain normalement constitué puisse passer des centaines d’heures à travailler sur un projet sans même savoir s’il aboutira à quelque chose de concret. C’est pourtant le lot de bien des écrivains, qu’ils en soient à leurs premières armes ou à leur dixième livre. Tant qu’un contrat n’est pas signé, on travaille sans garantie d’être publié. Durant cette phase, l’auteur vit d’espoir et d’eau fraîche… ou d’eau bouillante (plus pratique pour infuser le thé et les nouilles Ramen). S’il est publié, notre « passionné ascendant patient » recevra possiblement une avance monétaire et, un an après la parution de son livre, il touchera ses redevances (ou droits d’auteur) desquelles sera déduite l’avance monétaire reçue à la signature du contrat, si à-valoir il y a, ce qui n’est pas toujours le cas.

Le pourcentage de redevances varie entre 5% et 10% du prix de vente du livre, tout dépendant si l’auteur le partage avec un illustrateur, comme ça s’impose avec les albums et les bandes dessinées. Le pourcentage peut aussi grimper jusqu’à 12% ou même 15% pour certains contrats, mais l’auteur devra alors vendre beaucoup, beaucoup de livres. Disons plus de 10 000 exemplaires, soit triple « best-seller » considérant qu’au Québec, un livre est sacré « meilleur vendeur » dès qu’il atteint le cap des 3 000 exemplaires écoulés. Les histoires de chiffres et d’argent, c’est lourd, je sais.

Ça tombe bien, car demain on parlera de bénévolat et d’une foule d’autres facettes insoupçonnées de notre métier !

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