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DEUX garçons et UN secret – pour dénoncer l’homophobie

Émile et Mathis sont les meilleurs amis du monde. Ils partagent tout : leurs jeux, leurs collations et leurs secrets. Quand Émile découvre une bague dans le carré de sable, il a la plus meilleure idée de toute sa vie…

Sous le grand érable, Émile dit :
– Mathis, tu es mon plus meilleur ami. Je me marie avec toi, comme ça je pourrai emprunter ton camion de pompiers ! Quand on sera grands, on habitera dans la même maison et on se couchera à l’heure qu’on veut. 

Sous le grand érable, Mathis dit :
– Émile, tu es on plus meilleur ami. Je te marie parce que tu ne ris jamais de moi quand je tombe en jouant au hockey. Quand on sera grands, on habitera dans la même maison et on mangera de la réglisse rouge tous les jours. 

DEUX garçons et UN secret

Le soir venu, Émile annonce la nouvelle à ses parents. Sa mère grimace. Son père oronce des sourcils : « Ne dis pas de bêtises, Émile. Un gars ne se marie pas avec un gars. Ça ne se fait pas. ».

Le lendemain, le petit Émile bouleversé demande à Mathis de se démarier. Le coeur de Mathis est alors réduit en bouillie. « Émile est encore ton meilleur ami. Personne ne peut t’enlever ça […] Quand tu seras grand, si Émile et toi, vous vous aimez encore, vous pourrez vous marier pour de vrai. », lui répondent alors ses parents pour le consoler.

Mais ce sont les sages paroles de Marianne qui viennent mettre un baume sur le coeur d’Émile. « Les parents, ils ne savent pas tout et peuvent même se tromper », l’assure-t-elle. Et voilà qu’une idée, une nouvelle plus meilleure idée, germe dans son esprit.

Le garçon glisse les anneaux de « mariage » dans les rubans à cheveux de Marianne. Il en noue un dans le cou de Mathis et un autre dans le sien parce que … « [d]es fois, les parents se trompent. Comme les enfants. […] Des fois, les enfants ont des secrets. Comme les parents. ».

Ce que je pense de DEUX garçons et UN secret

Album coup-de-poing, l’histoire imaginée par Andrée Poulin bouscule toutes les idées reçues. D’abord, l’idée que je m’étais faite au sujet de l’histoire en regardant la page couverture. Le titre ainsi que l’illustration montrant deux garçons s’échangeant une bague me laissaient croire qu’il s’agirait d’un album pour aborder l’homosexualité avec les enfants. Après coup, je constate, avec beaucoup d’humilité, qu’une telle lecture serait bien réductrice.

Il est ici question d’un sentiment simple, mais puissant. Amour ou amitié, les deux garçons décident de le célébrer en réinventant un rituel qu’ils empruntent aux « grands ». Avec un chapeau de magicien et une poignée de confettis, les enfants se marient dans l’espoir bien naïf d’habiter la même maison pour pouvoir se coucher à l’heure qu’ils leur plaisent. Leur candeur est attendrissante.

DEUX garçons et UN secret

La réaction des adultes l’est beaucoup moins. Du moins, celle des parents d’Émile. Les jeux innocents des garçons deviennent, dans leur regard, répréhensibles. Leurs propos sont teintés de préjugés. Des préjugés vis-à-vis l’homosexualité. Mais aussi – et peut-être surtout – des préjugés sur l’enfance et sur la façon dont un petit garçon devrait se comporter durant celle-ci.

Ces préjugés, ils nous heurtent de plein fouet. La lecture a l’effet d’un électro-choc pour les adultes. Le sous-texte nous met en garde : « Soyez à l’écoute. Vous ne pouvez comprendre le monde de l’enfance qu’avec vos seules références d’adultes. ». En effet, le mariage pour les garçons a-t-il la même signification que pour les parents dans l’histoire?

De plus, il y a fort à parier que si les garçons de cette histoire avaient été des filles,  leur « mariage » n’aurait pas suscité d’aussi vives réactions. La preuve : quand mes élèves ont entendu le mot « mariage », certains d’entre eux se sont mis à murmurer : « Ein, ils sont gais? », alors que plus tard, lorsque des filles de la classe ont admis avoir elles aussi joué à se marier entre filles, personne n’a bronché.

DEUX garçons et UN secretDeux garçons qui adoptent des comportements que l’on associe typiquement aux filles (échange de bagues ou de colliers d’amour-amitié), ça dérange. En effet, la plupart des histoires qui mettent en relation des garçons de cet âge tournent autour du sport et de la compétition. En déjouant les codes du genre, l’auteure fait preuve d’audace et, comme elle l’annonce dans sa préface, elle prône brillamment l’ouverture à la diversité qu’elle considère comme étant aussi fabuleuse qu’un arc-en-ciel.

Mais, cela signifie-t-il que cette lecture ne fait réfléchir que les adultes? Loin de là ! En mettant en scène des adultes aux mentalités figées, Andrée Poulin lance un message crucial aux enfants. Les parents, et les autres adultes faisant office de figures d’autorité, n’ont pas toujours raison. Dans ces cas, il devient nécessaire d’apprendre à penser par soi-même, et même parfois, de se préserver un espace secret pour continuer d’entendre la petite voix qui vibre au-dedans de soi.

Le tout est magnifiquement illustré par Marie Lafrance. Avec ses charmants personnages aux formes arrondies qui naviguent dans des atmosphères soyeuses aux teintes orangées et bleutées, l’illustratrice traduit habilement toute la fraîcheur qui émane du récit. Enfin, l’album lance une toute nouvelle collection aux éditions de la Bagnole nommée Vie Devant Toi que je suivrai assurément avec le plus grand intérêt.

Parce qu’il est porteur d’un message d’une puissance inouïe et qu’il suscite une réflexion sur les catégories de l’enfance et du genre, l’album DEUX garçons et UN secret est un COUP DE COEUR qui a réussi à se tailler une place dans mon palmarès d’albums préférés pour la jeunesse.

Dans la classe !

Même si l’album est classé pour les enfants de 5 à 9 ans, j’ai trouvé que la richesse du récit et sa complexité en faisaient un excellent support pour développer la compétence « Interpréter » en lecture avec des élèves du 3e cycle du primaire. Voici la façon dont j’ai procédé :

Avant la lecture

DEUX garçons et UN secretJ’ai demandé aux élèves de prédire ce dont il serait question dans l’histoire. Pour cela, je leur ai fourni deux indices : le titre et l’illustration de la page couverture. À partir de la démarche que nous utilisons depuis le début de l’année, les élèves devaient d’abord décrire ces indices (Je vois… Je lis…) pour ensuite les analyser (Ma prédiction est… Je crois que… Cela me laisse penser que…).

Leurs prédictions m’ont étonnée. C’est à ce moment que j’ai compris que mon regard sur l’album (ou sa page couverture) en était un d’adulte. En effet, aucun élève de ma classe – sauf un – n’a pensé qu’il s’agirait d’une histoire d’homosexualité. Ils ont plutôt pensé qu’il s’agirait d’une histoire au sujet d’une découverte d’un objet spécial (voire un objet ayant des pouvoirs magiques) que les garçons voudraient protéger en le mettant dans un lieu sûr, un lieu secret.

Pendant…

Par la suite, je leur ai lu l’histoire en leur donnant l’intention de lecture suivante : « Écoute cette histoire pour découvrir quel est le secret des garçons et la raison pour laquelle ils ont un secret. ». La lecture a immanquablement suscité de nombreuses réactions et discussions. Je leur ai laissé le temps d’échanger entre eux, car ensemble ils construisaient leur interprétation.

Après la lecture

Ils ont chacun écrit leur interprétation de l’histoire. En voici quelques-unes :

→ Finalement, ils ont voulu se marier, mais leurs parents n’ont pas voulu. Alors, ils ont fabriqué un collier de meilleur ami, car une personne a dit que les parents n’ont pas toujours raison. 

→ Je pense que le secret des deux garçons est le fait qu’ils sont mariés, mais d’une nouvelle façon, inconnue de tous. Avec le collier, ils transgressent les règles. 

→ Leur secret est que c’est un jeu, mais que les parents d’Émile, eux, croient qu’ils sont mariés dans le sens d’adulte et non dans le sens de meilleur ami pour la vie (un petit plus). Ils le partagent à trois au lieu de deux.

DEUX garçons et UN secretCertains élèves ont relevé dans leur interprétation de l’histoire que le secret était en fait partagé entre trois personnes, les deux garçons et Marianne qui leur a suggéré que les parents n’avaient pas toujours raison et fourni des rubans pour leur collier. Cette acuité d’esprit m’a impressionnée, parce que je n’y avais pas pensé alors que je venais d’écrire tout un billet sur le sujet.

Voilà une preuve supplémentaire de la richesse de cet album, qui au-delà de sa simplicité apparente, ne cesse de nous réserver des surprises !

DEUX garçons et UN secret
Andrée Poulin & Marie Lafrance
Éditions : de la Bagnole, 2016
ISBN : 9782897141691

Vous pouvez vous procurer l’album ici :