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Entrevue avec Louis Delas, DG de l’école des loisirs

Entrevue avec Louis DelasLors du Salon du livre de Montréal dernier, monsieur Louis Delas, directeur général de l’école des loisirs, a été invité pour souligner les 50 ans de la maison d’édition jeunesse. Il a généreusement accepté de me rencontrer pour une entrevue juste avant de reprendre l’avion pour rentrer en France. C’est une maison d’édition qui se passe de présentation puisque nous avons tous été bercés par leurs histoires quand nous étions enfants et continuons de les partager avec nos petits encore aujourd’hui. À la tête depuis 2013, j’ai voulu en apprendre un peu plus sur sa mission au sein de l’entreprise et sa vision du métier.

Entrevue avec Louis Delas.

Anabelle : Pouvez-vous vous présenter et nous parler de la maison d’édition que vous dirigez, l’école des loisirs? 
Louis Delas : Je m’appelle Louis Delas, je suis le directeur général de l’école des loisirs. Je suis l’ainé de la quatrième génération puisque mon arrière grand-père qui s’appelait Raymond Fabrie, a fondé les éditions de l’école en 1922 et c’était une maison d’édition principalement scolaire. C’est dû à une initiative de Jean Fabre qui était alors le dirigeant de l’époque de mon père Jean Delas qui dirigeait avec lui et de Arthur Hubschmid, le directeur éditorial (stagiaire à l’époque), qu’ils ont créé l’activité jeunesse, d’où le nom l’école des loisirs en continuation des éditions de l’école. Par la suite, l’activité jeunesse a pris le pas sur l’activité scolaire qui a quasiment disparu chez nous. Donc nous fêtons les 50 ans de l’école des loisirs, mais la maison existe depuis 1922. Faudra d’ailleurs que j’explique en 2022 pourquoi la maison fête ses 100 ans, 7 ans après les 50 ans ! (rire)

Entrevue avec Louis Delas - l'école des loisirsMoi j’ai travaillé durant 25 ans dans l’édition chez Hatier, Glénat, Vent d’Ouest, Casterman, Flammarion. J’ai rejoint en début 2013 la maison pour que mon père puisse prendre sa retraite et également pour la développer et la faire évoluer en liaison avec les nouveaux enjeux du métier : changements des pratiques de consommation culturelle, la situation de la librairie, le numérique et tous ces nouveaux enjeux et en même temps tout en étant extrêmement fidèle aux fondamentaux de la maison qui sont selon nous la clé du succès et de la pérennité de la maison. D’où le côté maison familiale, d’ailleurs on tient beaucoup aux termes « maison d’édition » ; les auteurs l’emploient aussi parce que c’est leur maisonChen Jianghong et Kitty Crowther, tous deux invités du Salon du livre de Montréal, insistent beaucoup sur ce point, ils sont chez eux et moi mon travail c’est de faire en sorte qu’ils soient bien chez eux. Ce terme maison de famille est très important, d’abord pour que les auteurs se sentent chez eux en sérénité et dans un climat propice à la création. En même temps le côté familial lié à une indépendance vis-à-vis des groupes, etc., fait que ça donne une liberté de la gestion du temps, de la création qui fait que c’est un prérequis indispensable selon nous pour maintenir un cap éditorial, avoir une vision long terme et non pas assujettis aux contraintes du court-termisme et c’est ça qui est une des clés majeures du succès de la maison d’édition. Indépendance ET cap éditorial maintenus. 

Entrevue avec Louis Delas - l'école des loisirsAnabelle : Pourquoi avoir choisi de travailler aussi longtemps pour d’autres maisons d’édition avant de le faire pour la maison familiale?
Louis Delas : Pour plusieurs raisons. Premièrement, après mes études, je me disais que si un jour je devais avoir un poste avec des responsabilités, etc., je ne voulais pas que ce soit dû à ma filiation, mais plutôt à mes éventuelles compétences et ça pour moi c’était essentiel, c’était ma décision et mon père l’a fortement respectée. Je voulais également voir la vie ailleurs, pour mon épanouissement professionnel, voir chez les autres comment ça marche, voir ce qu’il y a de bien et de pas bien pour éviter les erreurs. L’autre raison c’est que mon père dirigeait très bien la maison et n’avait pas besoin de moi. C’est une grosse société l’école des loisirs, mais c’est quand même une P.M.E donc pas besoin d’être 36 pour diriger. Le timing était parfait parce que j’ai rejoint la maison à l’âge de 50 ans, ce qui fait que je suis encore assez fringant pour la développer pour les 15-20 prochaines années. En même temps je voulais avoir suffisamment d’expérience et avoir les reins assez solides pour faire en sorte de faire face aux turbulences, aux risques, aux opportunités du métier. C’était un bon timing.

Anabelle : Pour les auteurs qui font partie de la famille depuis un bon moment, je pense entre autres à Claude Ponti, est-ce qu’on peut encore se permettre de douter d’un nouveau texte, voire même de le refuser ?

Entrevue avec Louis Delas - Les trois BrigandsLouis Delas : Bien sûr ! Mais il y a des auteurs qui sont arrivés à un degré de maturité tel qu’on est absolument certain de la qualité parce que ce sont des gens, comme Ponti, qui n’ont plus rien à prouver. Néanmoins, je peux vous dire qu’il y a un vrai échange entre l’éditeur et l’auteur. L’auteur, qui fait souvent preuve d’humilité, est très demandeur de cet écho, voire un peu angoissé face à celui-ci. Par exemple, Tomi Ungerer (Les trois Brigands), 83 ans et superstar qui n’a plus rien à prouver à qui que ce soit, devait présenter son prochain album à Arthur Hubschmid, était tout fébrile et angoissé d’avoir la réaction de celui-ci sur son album. D’ailleurs, Arthur Hubschmid lui a fait des remarques ! Un auteur comme un éditeur comme un dirigeant doit toujours se remettre en question tout le temps, car ceux qui ne le font pas, tôt ou tard, ça ne marchera plus. La remise en question est l’une des clés de tout ce qui concerne la durée et la pérennité en matière de création, quelle que soit la fonction que vous occupez.

Anabelle : Durant une table ronde du Salon du livre de Montréal, l’un de vos auteurs, Chen Jianghong, a mentionné qu’il était important pour lui de participer à chaque étape de la création du livre, que ce soit pour choisir la typographie, le papier, le format etc. Est-ce un privilège réservé uniquement à certains auteurs?
Louis Delas :
Dans le livre, la dimension objet est très importante et elle fait partie intégrante de la création, en tout cas dans un type de production qu’est la nôtre. C’est pour ça que tous les auteurs de la maison participent à cet ensemble auquel on attache une grande importance, il faut que tout soit beau, sobre, intelligent, au juste prix, du début à la fin, donc l’auteur doit être impliqué. Par contre après, ce sera l’éditeur qui aura le dernier mot sur certaines choses et l’auteur sur d’autres. Ça fait l’objet d’un échange très constructif, sympathique, parfois vif, mais toujours cordiale, amical, ce n’est pas un privilège pour les stars.
D’ailleurs, je ne suis pas inquiet pour l’avenir du livre, pour autant que la qualité éditoriale et la qualité de l’objet soient là. Si après il y a une dégradation ou une standardisation de cette qualité, là ce sera inquiétant.

Entrevue avec Louis Delas - l'école des loisirsAnabelle : Comment définiriez-vous la ligne éditoriale de l’école des loisirs ?
Louis Delas :
Avant tout, la première clé c’est l’importance de l’auteur. Notre job c’est d’abord d’identifier de bons auteurs, de les accompagner dans les hauts, les bas, de les soutenir, de les presser et de les calmer. La deuxième clé c’est de proposer des ouvrages qui sont intelligents parce qu’on part du principe que les auteurs sont intelligents, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Que ce soit des ouvrages qui sont pour les enfants parce qu’il y a beaucoup d’éditeurs qui font des livres pour se faire plaisir pour avoir un bel article dans le journal, mais dans tout ça ils oublient les enfants. Y a Claude Ponti qui dit « Tous les Enfants méritent le meilleur de nous. ». Ensuite il faut que ce soit toujours élégant, sobre, avec un charme particulier qui ne peut d’ailleurs qu’être donné que par l’auteur. Il y a une façon périphérique d’améliorer tout ce qui est possible, mais le cœur même, c’est l’auteur. Et puis surtout, il faut que, quelle que soit la tranche d’âge à laquelle le livre est adressé, l’enfant puisse trouver une identification au héros qui vivra des aventures et des problèmes qu’il va surmonter. Il faut que ce qui est dit dans l’ouvrage fasse référence à des préoccupations, à des joies, à des situations qui le concernent, dans lesquelles il se reconnaît et que ces situations, même parfois sur des thèmes compliqués (la mort, le divorce, la peur, la famille) ça l’aide à se construire, à grandir, à vivre avec les autres. C’est ça que l’on retrouve dans tous nos ouvrages et c’est fait avec une notion de plaisir, c’est-à-dire pas en donneur de leçon de façon lourde et pédagogique sinon ça ne marche pas. D’ailleurs, c’est le nom même de la maison des loisirs, c’est un oxymore « l’école des loisirs ». Ce sont ça les points communs de tous nos livres.

Anabelle : Est-ce qu’il y a des sujets, des thèmes dont l’école des loisirs n’oserait pas aborder ?
Louis Delas :
Non, pas chez nous, il n’y a pas de tabou. Ce qui l’est c’est que ce soit fait sans talent ou sans permettre à l’enfant de se construire parce qu’à la fin de sa lecture, il doit pouvoir aller de l’avant. On fait beaucoup confiance aux enfants, quand on leur donne un bon album ou un mauvais album, ils ne se trompent pas. C’est une erreur qui est faite par beaucoup d’éditeurs, ils ne leur font pas assez confiance.

Entrevue avec Louis Delas - l'école des loisirsAnabelle : Pourquoi l’école des loisirs, même après 50 ans, reste toujours aussi populaire?
Louis Delas :
Parce que les gens se rendent bien compte que notre métier va au-delà de l’exploitation commerciale. Bien sûr qu’une maison d’édition est une société commerciale, les libraires et les distributeurs aussi, mais là on parle de l’éducation de nos enfants. La lecture donne accès à la culture et la culture donne accès à la réflexion, à la liberté de réflexion, à la liberté d’expression et donc ça donne accès à la démocratie. L’enjeu au fond c’est pas qu’acheter des livres, c’est la liberté, la démocratie. Si certains barbares avaient lu plus de livres pour enfants, il est probable que les choses ne ce seraient pas passés le 13 novembre 2015 dernier*, comme elles se passent. D’ailleurs, leurs commanditaires ne s’y trompent pas, ils détruisent la culture, les empêchent d’avoir accès à la culture, à la lecture. Ils savent qu’en les privant de ça, ils peuvent les garder sous contrôle alors que si vous leur donnez accès à la culture, les gens ne se comportent pas comme des animaux. Les gens comprennent que cet accès à la culture, par la lecture, dès le plus jeune âge, va au-delà de cet aspect strictement commercial.

* Les attentats de Paris.

Entrevue avec Louis Delas - l'école des loisirsA : Vous êtes né en même temps que l’école des loisirs, qu’est-ce que ça vous a apporté comme enfant de grandir entouré de ces livres ?
L :
J’ai l’impression que ce que ça m’a apporté de principal, c’est justement la capacité de mélanger en permanence l’imaginaire, l’irrationnel, l’affectif, et le rationnel, le pragmatique, la vie. De passer de l’un à l’autre dans ma vie personnelle et professionnelle, j’en ressors une grande richesse. C’est vrai que j’en ai fait mon métier et que je peux exercer cette dualité dans le cadre de mon métier, mais je trouve quand même qu’avoir la moitié du cerveau liée à la création et l’autre moitié au pragmatisme est nécessaire d’ailleurs pour diriger une maison d’édition. Je pense que cette double sensibilité a été façonnée avec l’éducation avec ces livres.

A : Est-ce que comme adulte vous vous replongez dans les albums afin de retrouver cet enfant en vous ou il n’est jamais tellement loin ?
L :
Tout le temps ! C’est ce que disait Tomi Ungerer : « Je n’ai absolument aucune difficulté à retomber en enfance puisque je suis toujours un enfant. ». C’est vrai, pour moi et beaucoup de gens, c’est essentiel de garder son âme d’enfant dans tout ce que vous faites parce que cette âme d’enfant vous amène à vous remettre en question tout le temps, ce qui est indispensable.


*** Merci à M. Louis Delas d’avoir accepté de me rencontrer et d’avoir eu la générosité de me recevoir pour une visite de leurs bureaux de l’école des loisirs à Paris.

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