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16 novembre 2016

Entrevue avec Marie-Aude Murail, écrivaine pour la jeunesse

[Collaboration spéciale avec Barbara Ottevaere, libraire spécialisée en littérature jeunesse à la Librairie Gallimard de Montréal.]

En septembre dernier, j’ai eu l’immense privilège d’un tête à tête avec l’auteure Marie-Aude Murail, venue à Montréal pour nous présenter son dernier-né :

Sauveur & fils, Saison 1, premier volume d’une trilogie dont elle vient d’achever l’écriture. On y retrouve la vivacité de son écriture, son regard sans complaisance sur la société d’aujourd’hui, et des thèmes forts, chers à l’auteure : les liens familiaux distendus, la quête identitaire des adolescents, le sens à donner à sa vie… Mais je m’arrête là, il y aurait tant à dire ! Qui mieux que Marie-Aude Murail, en personne, pour vous parler de son travail?

Barbara : Bonjour Marie-Aude Murail. Je pense que le mieux, pour commencer, c’est de vous laisser vous présenter…
Sauveur & fils - ENTREVUE Marie-Aude Murail

Marie-Aude : Je suis née au Havre, au bord de l’océan, peut-être avec des envies de départ et quelque chose dans la tête qui m’a donné des ailes, à défaut de prendre le large. Je me suis racontée des histoires depuis l’âge de 4-5 ans. Je me suis toujours racontée des histoires, puis un jour j’ai pris un cahier d’école et j’ai écrit mes premières histoires pour ma petite sœur. Ce cahier, je l’ai encore. Ça s’appelait Le journal de Zip et Zop, il y avait toutes sortes de rubriques, il y avait un roman policier, des contes pour enfants. J’avais un peu prévu tout ce qui se fait en littérature jeunesse à 12 ans, ça ressemblait à J’aime lire avec des histoires à suite, avec un courrier des lecteurs que j’inventais, avec une biographie d’homme célèbre… 

Je faisais feu de tout bois. Le peu de connaissance que j’avais, le peu d’expérience que j’avais, tout était recyclé dans des histoires qui manifestement étaient des histoires pour enfant. Donc j’ai fait spontanément et immédiatement de la littérature pour les enfants.

B : Au mois d’avril dernier, est sorti votre dernier roman, Sauveur & fils. Est-ce que vous voulez nous en parler un peu plus ?

M-A : J’ai cessé d’écrire pendant 2 ans. Je venais de perdre mon papa et j’héritais. De sa bibliothèque et puis de boîtes en carton. C’était des correspondances, des journaux intimes et des photos. L’histoire d’amour de mon grand-père et de ma grand-mère, l’histoire d’amour de mon père et de ma mère, leurs lettres de 1914 et leurs lettres de 1944, le journal de mon grand-père, et celui de ma grand-mère sur un cahier d’école. Tout a été gardé.

Certaines correspondances étaient nouées avec des petites ficelles, c’était la première fois que quelqu’un les ouvrait depuis parfois 100 ans. J’ai ouvert, j’ai tout lu, j’ai tout classé dans des dossiers. Et j’ai écrit tout. Tout ce qui me revenait. À la fois à partir de ces documents, de mes souvenirs, de ce que ma mère et mon père m’avaient transmis qui remontait à la surface. J’ai travaillé sur ma mémoire.

J’avais ouvert une boîte à l’intérieur de moi-même et je suis restée deux ans avec ce travail.

Cela m’a mis à l’arrêt d’une certaine manière. En même temps que je creusais, je n’écrivais plus pour les enfants. Je les voyais encore, mais j’avais ralenti l’activité de rencontre. « Et maintenant que vais-je faire? ».  C’était ma question quand je suis rentrée. Je me suis demandé si on avait encore des choses à se dire, et surtout si j’étais encore écrivain pour la jeunesse.

Et j’ai été en Italie, pour ma première rencontre de la rentrée, et j’ai eu la chance de rencontrer des 16-20 ans. J’avais un peu le trac. Dans ce que j’avais retrouvé, il y avait le journal intime de mes 17 ans. Mon histoire d’amour à moi, avec le gars avec lequel je vis toujours. Je l’ai relu avec un certain malaise parfois. Je ne m’attendais pas à ça. Je pensais à un journal plus mièvre. Il était très dur avec elle-même. Cette jeune fille était assez impitoyable, découvrant ce que c’est que l’introspection et tout ce qu’il y a en nous-même d’hypocrite, de mensonger. Elle se traquait. Découvrant en même temps sa première histoire d’amour et sa première relation sexuelle. Et tout ça était noir sur blanc. Sans pitié parfois. Elle me faisait de la peine par moment, j’avais envie de dire : ça va s’arranger. Et c’est à ses jeunes italiens que j’ai parlé de cette jeune fille, et là, j’ai senti qu’on était parfaitement raccord. Ça m’a redonné confiance. Je me suis mise à réécrire pour la jeunesse. Ça a commencé par Zapland, parce que – un peu comme une convalescence – je suis repartie vers les plus petits pour écrire un petit livre qui va sortir en novembre à l’École des loisirs. Et après, j’ai regardé autour de moi : qu’est-ce que j’ai à dire, qu’est-ce que j’ai à leur dire? D’abord j’avais à les écouter.

D’où Sauveur, le psychologue, qui ouvre son cabinet et les écouter parler. Ce que j’ai fait. Et j’essaie de les soigner. Pas forcément de les sauver, je pense que personne ne sauve personne. Mais au moins les aider dans un premier temps en les laissant parler, ce que fait une psychologue.

Écoutez un extrait lu par Marie-Aude Murail :

B : Écrire est-ce une nécessité?

Marie-Aude : Je n’écris que par nécessité et urgence. J’ai deux images sur mon métier : je me considère à la fois comme une éponge et un filtre.

Une éponge c’est ce que je fais dans les périodes ou je n’écris pas et où je me remplis de ce qui est autour de moi, je suis assez mimétique. Je m’imprègne. J’écoute. Il faut que j’arrive à un stade où je suis saturée. C’est le fameux cri du poète : l’univers me déborde. Et bien c’est ça : ça me déborde et donc il va falloir que j’en fasse quelque chose. Quelque chose pour qui? Et c’est vrai que jusqu’à présent ça a toujours été pour les jeunes, pour les enfants. C’est le tropisme que j’ai pour eux. C’est comme ça que je vais rendre supportable tout ce que j’ai assimilé, tout ce qui m’a envahi. Et c’est pour ça que je parle de filtre après.

Donc de ce chaos qui m’a envahie ces derniers temps – on ne va pas revenir sur ce qui s’est passé en France – je me suis imprégnée. Mais je ne suis pas un déversoir, je ne suis pas France Info. Les adultes font insuffisamment, à mon sens, le rôle d’écran et de filtre. Ils laissent les jeunes en face de ce monde sans les accompagner. Et donc je me tiens soit à leur côté, soit devant. C’est ce que doivent faire les parents, les enseignants, tout éducateur. Et écrivain jeunesse c’est aussi ça.

Donc on me dit qu’avec des sujets très graves, et c’est vrai que quand on fait la liste des thèmes de mes romans, il y a de quoi être plombé, je fais, finalement, des romans légers.

Et je pense ne jamais laisser quelqu’un désemparé à la fin de mon histoire. Pourtant je ne leur peins pas un monde en rose bonbon, et je ne termine pas mon histoire « ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Mon but c’est vraiment qu’en fermant le livre ils soient plutôt mieux et que ce monde ait pris un peu de sens et qu’ils aient envie d’en faire partie. C’est vraiment mon souhait.

B : Comment s’élabore l’écriture d’un roman ? Y a-t-il un découpage, un plan prédéfini ?
Sauveur & fils - ENTREVUE Marie-Aude Murail

M-A : Aucun roman ne s’est construit de la même façon. Avec les romans policiers, on a quand même intérêt à savoir qui a tué et pourquoi donc c’est vrai qu’on dit parfois que ça se construit à l’envers. Mais il y a des romans de vie quotidienne où on peut se laisser une marge de surprise et de manœuvre.

Pour les Sauveurs & fils j’avais des jalons parce que je savais qu’il y avait des scènes que je voulais faire, mais entre les scènes il y a des personnages qui sont entrés dans le cabinet et je ne les attendais pas vraiment. Après je leur donne l’ampleur qu’ils ont envie de prendre. Je me sens souvent comme en face de Pinocchio, au début je tire les ficelles et à la fin il part tout seul et c’est moi qui cours derrière.

Je suis à peu près rassurée sur le devenir de mon roman quand j’ai la dernière scène en tête. Je peux garder cette dernière scène en tête pendant des jours et des jours. Il m’est pourtant arrivé que les chemins aient tellement dérivé que finalement je ne suis pas arrivée à la dernière scène que j’avais prévue. Je reste présente à ma vie et au monde tout le temps que j’écris, donc il va y avoir des interférences. Ça ne va pas forcément fonctionner comme ce que je pensais.

B : Vous avez écrit des romans dans des genres très différents : policiers, fantastiques, réalistes, biographiques… Y a-t-il un genre vers lequel vous penchez naturellement?
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M-A : C’est drôle parce c’est ce qui m’arrive en ce moment. Je ne le cherche pas vraiment, mais je sens que l’inspiration vient et effectivement, c’est plutôt dans l’esprit roman policier. Est-ce que je peux repartir vers ce type d’intrigue, je n’en suis pas convaincue. Mais je lis énormément de romans policiers, il y a une espèce de chose qui s’enclenche sans que j’y fasse attention. Tout à coup, je me mets à lire et à regarder le monde d’une certaine manière et je me dis ; c’est peut-être dans cette direction que je vais aller.

Pour lire le billet où l’on vous parle du roman Sauveur & fils, saison 1, CLIQUEZ ICI !

Sauveur & fils, Saison 1
Marie-Aude Murail
Éditions : l’école des loisirs, 2016
ISBN : 9782211228336

Pour vous procurer le roman de Marie-Aude Murail, cliquez ici :